Enquête

La galère des chercheurs en histoire

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:4839 Le 19/08/2016 | Partager
Des archives dispersées entre plusieurs entités
Dans les coulisses de notre reportage
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La collecte, le traitement et la conservation des archives publiques fait partie des missions d’Archives du Maroc. Un chantier titanesque que l’institution, officiellement créée en 2007 (son DG n’a été nommé qu’en 2011), tente de mener tant bien que mal (Ph. Bziouat)

Remonter dans le temps pour fouiller dans les recoins de l’histoire marocaine n’est pas chose aisée. D’abord, vers qui se diriger? Plusieurs entités disposent de tonnes de vieilles archives précieuses. Le Secrétariat général du gouvernement (SGG), Archives du Maroc, la direction des archives royales, la Bibliothèque nationale, divers ministères et tribunaux… Ensuite, l’entité sollicitée conserve-t-elle et gère-t-elle ses archives de manière structurée?
Cela n’a pas été facile de trouver des traces de Sidi Layachi et du caïd Aïssa Ben Nbiga (voir article précédent). Le premier réflexe a été de chercher une copie du dahir dont le marabout a bénéficié. Nous nous sommes tout naturellement dirigés vers la direction des archives royales. Sur place, un fonctionnaire explique que sa direction conserve les correspondances des sultans du Maroc, à la fois au niveau local et international. Il indique, toutefois, que les dahirs sont archivés dans un département dédié au niveau du ministère de l’Intérieur, «ouvert au public», et qu’il suffit de s’y rendre. Donc, direction le quartier administratif de Rabat. A l’entrée du ministère, on se retrouve face à un agent des forces auxiliaires, qui nous informe qu’il n’existe pas de «département des archives». Ce dernier se montre surpris par notre requête. «Vous souhaitez consulter les archives du ministère de l’Intérieur?!», lança-t-il avec un sourire narquois. Contact est ainsi pris avec le service de communication du ministère. Très réactif, il assure que si archives des dahirs accordés jadis aux chorfa existent, elles ne pourraient se trouver qu’à la direction des archives royales, ou encore au SGG. Interpellé, le SGG nous apprend, à son tour, qu’il a démarré il y a plus d’un an l’énorme chantier de l’identification et du classement de ses documents historiques. Un travail titanesque qui a nécessité le recrutement de toute une équipe de documentalistes. Traduction: pour l’heure, impossible de fouiller dans ses cartons. L’on nous oriente également vers la direction des archives royales.
Dans une dernière tentative, nous prenons contact avec Archives du Maroc. Son directeur, Jamaa Baïda, explique que les documents de son organisme s’arrêtent au 20e siècle. Remonter plus loin dans le temps serait, pour ainsi dire, comme chercher une aiguille dans une botte de foin. «Dans l’absolu, il n’existe pas de copie des dahirs octroyés. Il revient aux familles qui les ont reçus de les préserver. Il est, toutefois, possible d’en trouver une trace dans un registre de l’administration, ce qui est très difficile», nous précise-t-il. Le directeur nous oriente, à son tour, vers la direction des archives royales. Tous les chemins nous ramènent vers cette institution, où nous retournons. Mais, cette fois-ci, afin de rencontrer sa directrice, Bahija Simou. A l’entrée, le même fonctionnaire nous assure, encore une fois, que ce que nous cherchons se trouve au ministère de l’Intérieur. Contre toute attente, la directrice accepte aimablement de nous recevoir sans rendez-vous préalable. Elle confirme que son département, dont les archives ont été numérisées, est le plus à même de répondre à notre demande. Bahija Simou s’étonne aussi que nous n’ayons pas sollicité sa direction avant de faire le tour de toutes les autres institutions. Quelle ne fut sa surprise de découvrir tout le périple effectué avant de parvenir jusqu’à elle. Après avoir sermonné le fonctionnaire, elle accepte d’accéder à notre requête. «Imaginez qu’un chercheur d’une contrée lointaine se soit déplacé en autocar pour se rendre jusqu’ici afin de trouver des réponses, et que vous lui donniez des informations erronées! Vous lui auriez fait perdre son temps et son argent», lui a-t-elle assené.
Cela dit, explorer des archives, surtout parmi les plus anciennes, n’est pas une mince affaire. Quatre mois après notre requête, nous attendons toujours des nouvelles sur d’éventuelles traces du marabout et du caïd Aïssa Ben Nbiga. Les archives de la direction couvrent toute la dynastie alaouite, depuis son fondateur, le sultan My Chérif.

La grande problématique des archives

Le chemin est encore long avant que les archives ne soient correctement gérées au Maroc. Les préserver est d’abord une question de culture. Mis à part les spécialistes du domaine, comme Archives du Maroc, ou encore la direction des archives royales, les autres ne possèdent pas tous cette culture. Ils ne disposent pas non plus des compétences nécessaires. «Le fait que les archives soient réparties entre plusieurs organismes n’est pas vraiment un problème. La question qui se pose est celle de la gestion scientifique de ce patrimoine. Cela n’est pas donné à tout le monde», regrette Bahija Simou, directrice des archives royales.

 

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