Enquête

Sur les traces du mystérieux Sidi Layachi

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:4839 Le 19/08/2016 | Partager
Un mourabite «charif» de Safi, dont la tradition subsiste depuis près de 4 siècles
Protégé par un dahir du sultan My Ismaïl contre l’un de ses caïds, selon la tradition orale
Six tribus célèbrent son héritage chaque année
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Un arbre plusieurs fois centenaire (200 ans au minimum selon les habitants de Hdile) jouxte le darih de Sidi Layachi. Il s’agit d’un arganier orphelin dans la région, qui reste verdoyant tout au long de l’année. L’arbre a même un nom, «Lalla Argana». Selon la légende, l’arganier a poussé sur les tombes de sept étrangers, décédés en même temps dans leur sommeil à cet endroit précis (Ph. A.Na)

Une canne en cuivre, une selle, un fusil et des babouches. Ce sont là les reliques de Sidi Layachi Ben Saïd. Un saint parmi les mille et un saints de la région de Safi, très respecté, mais dont l’histoire, entourée de zones d’ombre, demeure méconnue. Dans son darih à Douar Hdile (à une trentaine de kilomètres au sud-est de la ville de Safi), il n’existe aucune inscription ou référence à son histoire ou à l’époque où il a vécu. Il repose à côté de ses deux fils. Néanmoins, les habitants du douar, où ses descendants directs vivent toujours, sont incapables d’identifier avec certitude son tombeau. C’est donc là l’histoire d’un homme dit charif (noble, de descendance prophétique), dont le souvenir et la tradition nous sont parvenus d’une ère lointaine, sans que nous sachions qui il était vraiment.
Dans la région de Safi, Sidi Layachi est surtout connu pour sa «Taïfa», une tournée annuelle qu’il a initiée il y a de cela quelques siècles, à laquelle 6 tribus participent. L’évènement est organisé chaque année, de manière alternée entre Hdile et 5 autres douars. Il a lieu une fois sur deux chez les hdilyine au mois d’août. L’année suivante, ce sont ces derniers qui se rendent dans les autres douars, passant une nuit dans chacun d’eux.
Que signifie au juste la Taïfa? Quand la tournée est accueillie à Hdile, les hommes des cinq douars voisins sont reçus pendant 2 jours et 3 nuits, avec des rituels particuliers (voir photos). Ils en profitent aussi pour faire du commerce. Un mini-moussem est organisé avec des marchandises de tout genre (et parfois une fantasia).

Des légendes l’entourent

L’origine de la Taïfa fait l’objet de plusieurs thèses. Pour certains, le saint homme a lancé cette tradition annuelle afin d’apprendre aux habitants des douars avoisinants le coran et les préceptes religieux. D’autres prétendent que

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Le marabout repose dans son darih à côté de ses deux fils. Aucune inscription n’y figure. Les habitants de son douar sont même incapables d’identifier avec certitude son tombeau (Ph. A.Na)

son objectif était plutôt de les réconcilier et de mettre fin à de longues années de guerre. Une troisième supposition avance que le wali salih à la baraka légendaire était aussi un propriétaire terrien prospère. Il accueillait ainsi les autres tribus dans le but de leur offrir des denrées durant les périodes de famine.
Autour de la Taïfa, les légendes sont nombreuses. Les hdilyine racontent que durant ce même événement, le fils de Sidi Layachi est tombé de son cheval, décédant sur le coup. Le saint homme décida alors de ne rien dire à ses hôtes. Il ordonna à sa femme de ne manifester aucun signe de deuil jusqu’à ce que la Taïfa prenne fin et que les invités soient rentrés chez eux.
Devenue presque sacrée dans la région, la Taïfa n’a pas été rompue depuis. Malheur à celui qui oserait s’y opposer! Ceux qui s’y essayent finissent pas être rattrapés par la malédiction du marabout, selon les hdilyine. Comme cet homme qui proposa son annulation préférant s’occuper de sa récolte. La nuit même, toute sa récolte prit feu.
Certains habitants de Hdile avancent qu’à la veille de chaque tournée, ils aperçoivent Sidi Layachi sur son cheval faisant le tour du douar. A l’arrivée des hôtes, de l’eau sort de son tombeau. C’est dire les égards accordés à ce wali. Mais qui était-il vraiment?
Selon les purs hdilyine, Sidi Layachi est un descendant du gendre et cousin du prophète Mohammed paix soit sur lui, Ali Ibn Abi Talib. Il est originaire de la tribu des «chorafa Al Ahadila», appelée Houdayle, qui se trouve en Arabie saoudite. L’initiateur de la Taïfa aurait sept frères. Tous se seraient donné pour mission de répandre la religion d’Allah. Certains ont également fondé des douars du nom de Hdile dans plusieurs régions. Deux d’entre eux s’appellent Sidi Abdelkarim et Sidi Jellab. De son vivant, le saint homme a reçu un dahir royal attestant de son rang. Le dernier Roi à y avoir apposé sa signature est Mohammed V, d’après ses descendants. La trace du document jalousement préservé pendant des années par un habitant a fini par être perdue. Or, c’est le seul permettant de situer l’époque où il a vécu. Ses reliques aussi sont dispersées entre plusieurs familles qui refusent de les dévoiler.
Un habitant nous a mis sur la piste d’un livre écrit par le célèbre fqih Kanouni. Une sorte de recueil présentant des centaines de marabouts. Nous finirons par le trouver à la bibliothèque Al Saoud à Casablanca. Contrairement aux autres marabouts, sur Sidi Layachi, le recueil ne contient aucune information sur sa vie ou ses origines. Il présente, cela dit, une copie du dahir qu’il a reçu. Une trouvaille de taille qui nous permettra d’élucider une partie de son mystère, et d’authentifier l’existence d’un personnage se trouvant au centre de l’une des légendes dont il fait l’objet.
Le dahir (voir photo ci-jointe), émis par le sultan My Ismaïl, est daté du 10 mai 1702. L’homme y est présenté comme un mourabite. Le terme peut signifier soufi ou wali salih. Cela explique sa zaouia dans la vieille médina de Safi,

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Sidi Layachi Ben Saïd a reçu un dahir royal le 12 Dhoul Hijja 1113, ce qui correspond au 10 mai 1702. Cet écrit a été repris dans la 2e partie du livre «Jawahir al kamal fi tarajem arrijal», du fqih Mohamed Ben Ahmed Al Kanouni Al Abdi, éditée en 2004. La première a été publiée en 1937, près d’un an avant la mort de l’illustre auteur, à l’âge de 45 ans. Le fqih avait recueilli des informations sur 700 marabouts dans plusieurs régions, dont Doukkala, Abda et Chiadma. Mais seuls 421 ont été retrouvés (Ph. ANa)

où quelques-uns de ses descendants vivent encore, et où son frère Jellab serait enterré. Elle se trouve non loin de Sidi Boudhab, l’autre célèbre marabout de Safi, dont on ne connaît que le nom, et du riad d’une famille, non moins célèbre, la famille Benhima.  
Le terme mourabite peut aussi désigner une personne qui se dédie à la défense des musulmans contre leurs ennemis, en se basant dans un endroit où la menace est présente.
L’écrit offre à Sidi Layachi un privilège de respect, de considération et de protection contre quiconque tenterait de s’en prendre à lui. Tout en rajoutant à la fin cette citation: «Tenant compte de notre serviteur le caïd Aïssa Ben Nbiga». Faut-il voir en cette précision la confirmation de l’histoire racontée par les hdilyine? Selon la tradition orale de Hdile, Ben Nbiga était un puissant caïd voulant se marier de force avec la fille du saint homme. Il aurait même  tenté, avec ses soldats, d’attaquer le marabout. L’histoire a retenti dans toute la région, au point que le sultan lui-même décide d’envoyer un écrit prenant la défense du wali salih.
La légende veut que le caïd soit mort noyé et que sa kasbah, dont les traces sont encore visibles dans le douar des Saadla (à proximité de Hdile), soit tombée en ruine, après que Sidi Layachi «l’ait longuement fixée avec les yeux». Cependant, la citation relative au caïd dans l’écrit du sultan n’est pas tout à fait explicite. Il pourrait s’agir d’une manière élégante de lui signifier de prendre ses distances par rapport au marabout. La citation pourrait aussi vouloir dire que c’est le caïd lui-même qui est à l’origine du privilège accordé. Difficile de trancher, d’autant plus qu’il n’existe que peu ou pas d’archive de cette époque.   
Le père de la Taïfa est probablement né à la deuxième moitié du XVIIe siècle. La tournée tribale, elle, pourrait avoir été initiée il y a de cela près de 350 ans. Etait-il également un savant? Possédait-il des écrits? Son héritage ne nous est pas parvenu.  
L’on reconnaît aussi à ses descendants la baraka des chorfa. Certains ont même été guérisseurs. La dernière en date, lalla Rqia, vivait au début du siècle dernier dans sa zaouia de la médina de Safi, où les malades affluaient. Elle est décédée au début des années 50. L’on raconte que durant une visite au darih de Sidi Layachi, un serpent s’est posé sur ses genoux. Lalla Rqia le recouvre avec un tissu et continue de prier. Le serpent se transforme ensuite en ceinture en soie (majdoul) qu’elle garda toute sa vie.      
Aujourd’hui, les membres de quatre familles au total sont considérés comme les descendants directs de Sidi Layachi. A Hdile, même s’ils n’ont pas de «pouvoirs extraordinaires», ils sont toujours très respectés. La Taïfa, elle, continue.

My Ismaïl et les oulémas

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Le puissant sultan My Ismaïl est le 4e Roi de la dynastie alaouite (après My Chérif, My Mohamed Ben Chérif et My Rachid). Il a régné de 1672 à 1727, soit 55 ans, un record. Sa relation avec les oulémas a été pour le moins tumultueuse. Abus de pouvoir des fonctionnaires, corruption, désarmement de la population alors que la menace des ennemis chrétiens était grande… les motifs de mécontentement des hommes de foi étaient nombreux. Certains n’hésitaient pas à le faire savoir haut et fort. Cela n’était pas du goût du sultan au tempérament de feu, contemporain de Louis XIV (à qui il avait demandé la main de sa fille, Mademoiselle de Blois). Le souverain qui a tenu tête aux Ottomans et qui a manqué de peu de libérer la ville de Sebta. A l’époque où Sidi Layachi reçoit son dahir royal, le sultan, à qui l’on attribue plus de 1.000 enfants, était en pleine guéguerre contre les oulémas s’opposant à la constitution de son armée d’esclaves. Ce type de gestes envers des mourabites ou des hommes de foi était-il destiné à apaiser les tensions?

 

 

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