Enquête

La Nayda, une movida qui a fait pschitt

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:4834 Le 12/08/2016 | Partager
2003 une année charnière
Un mouvement porté par la musique
Une belle dynamique, mais pas forcément un phénomène durable
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Avec ses allures de mini Woodstock, le festival Gnawa et musiques du monde d’Essaouira a longtemps suscité le courroux des islamistes (Ph. festival Gnawa et musiques du monde)

Dans l’euphorie de l’époque, le mouvement «Nayda» lancé dans les années 2000, a été, trop vite peut-être, assimilé à la movida espagnole. Ce mouvement culturel créatif a touché l’ensemble de l’Espagne, à partir de la capitale Madrid, pendant la fin de la période de transition démocratique, au début des années 1980, après la mort du général Franco. Le schéma est quasiment le même: une jeunesse portée par le désir de renouveau et l’émergence d’acteurs sur le plan artistique et culturel. Au Maroc, nous sommes au début des années 2000.
En rupture avec l’héritage de son père, Hassan II, le jeune roi Mohammed VI a réconcilié le pays avec son passé et ses racines. Un projet de modernité est né et la génération M6 avec. Etait-ce suffisant pour favoriser l’émergence de cette bulle créatrice qui a duré plusieurs années? S’il est facile, et parfois nécessaire, d’avoir des dates butoirs pour ce genre d’évènements dans l’Histoire, la vérité est plus complexe.  Aujourd’hui, force est de constater que la Nayda s’est essoufflée,  probablement plombée dans son élan par des interdits moraux beaucoup plus forts que ceux de l’Espagne post-franquiste. D’autant plus que le pays, malgré les avancées notables, n’a pas connu le même développement économique que l’Espagne qui a pu faire un bond en avant spectaculaire grâce à son ouverture sur l’Europe.
A ce stade, il est donc illusoire de poursuivre la comparaison avec la Movida. Mais le phénomène restera tout de même marquant et mérite qu’on s’y attarde. Loin de faire l’unanimité, le mouvement encore émergent suscita très vite l’ire des conservateurs et les articles fustigeant la supposée «débauche» que les acteurs de ce mouvement encouragent au sein de la société marocaine, se multiplient. Le PJD, nouvellement installé dans l’hémicycle, fait partie des plus grands détracteurs, de cette nouvelle liberté de ton. Les déclarations se multiplient, notamment celles d’un Mustapha Ramid, président du groupe de la formation politique au parlement, particulièrement remonté: salve de reproches contre le festival Gnawa et musiques du monde créé en 1998,  contre le court métrage de Nabil Ayouch (une minute de soleil en moins), dénigrement des écoles et des centres culturels étrangers, demande d’interdiction d’un concert de métal à Casablanca…

Les musiciens sataniques

Ce dernier avec à l’affiche le groupe Reborn, aura bien lieu, mais il déclenchera la sinistre affaire des «14 musiciens». Nous sommes en 2003, une année, a posteriori, charnière dans l’histoire de ce mouvement. D’abord à cause de la mobilisation générale autour des 14 rockers, arrêtés pour «satanisme». Une mobilisation très hétérogène et inattendue: jeunes issus de quartiers populaires, familles, militants gauchistes, journalistes et membres de la société civile. Un sit-in réunissant plus de 5000 personnes aura lieu face à la Wilaya de Casablanca qui débouchera sur la libération des jeunes musiciens. La même année ce furent les attentats du mois de mai et le traumatisme national qui a engendré une mobilisation sans précédent  avec la création du mouvement «Matkisch bladi».
Un élan sincère, très vite rejoint par une multitude d’artistes. Résultat «on assiste à une hibernation du PJD et une disparition de la parole conservatrice et réactionnaire»  confie Dominique Caubet, sociolinguiste et chercheur à l’Inalco (l’Institut national des langues et civilisations orientales) en France. Spécialiste de la Darija, c’est son intérêt pour la langue qui l’a amené à s’intéresser, de très près, au mouvement et la libéralisation de la parole qu’il a suscité. «Cette curieuse période de grande ouverture a permis de libérer la parole. Cette liberté continue d’ailleurs, mais déjà elle a permis aux jeunes artistes d’assumer leur langue et de se dire fiers de travailler en darija».

Une nouvelle identité plurielle et assumée

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La mobilisation autour de l’affaire des 14 musiciens a payé et a permis à une génération de jeunes artistes de s’exprimer

Cela a donné naissance à une nouvelle identité marocaine qui assume sa pluralité Les artistes se disaient Marocains, amazighs, africains et arabes. «En tant que sociolinguiste,  ce bouleversement total dans l’acceptation de la société dans sa diversité, a été un choc pour moi». Portée par la musique essentiellement, ce que l’on nommera plus tard la Nayda  et qui flirte encore avec l’underground, va trouver un terrain favorable dans L’Boulvard, le premier et plus grand festival de musiques actuelles d’Afrique, sans équivalent dans les pays arabes. Rap, fusion, rock, hard rock, métal… les groupes de musique se multiplient, ceux qui existaient déjà ont une meilleure visibilité. Tous défilent sur les scènes de L’Boulvard, qui crée pour la première fois une scène  tremplin pour dénicher de nouveaux talents. Casablanca, Rabat, Meknès, Fès, Sidi Kacem, Béni-Mellal, Taza, Azrou ou Laâyoune…Des jeunes affluent de toutes les villes pour tenter leur chance. Des groupes émergent : Mafia C, Da Danger, Koman, Amine Office sont les premiers dans le rap. S’en suivent Big, H-Kayne, Casa crew, Bizz2risk et bien d’autres. La fusion, notion apparue avec le mouvement Nayda et qui mélange les sonorités marocaines avec les musiques du monde, fera émerger des groupes comme Hoba Hoba Spirit, Darga, Barry, Ribab Fusion ou encore Mazagan. Des musiciens comme Amine Hamma, Yassine Souhail ou encore Said Guemha crée le premier groupe de métal marocain: Immortal Spirit. D’autres groupes apparaitront: Total eclips, Ne-kros ou encore Keops. Du côté du rock punk, les talentueux Haoussa, aux paroles acerbes et contestataires, connaitront  un grand succès. Des formations qui représentent pour la première fois une scène alternative marocaine regroupée. Des agitateurs qui dérangent une partie de la société mais qui fédèrent également une grande partie des jeunes.
Le mouvement, poussé par une presse indépendante, prend de l’ampleur et atteint son apogée entre 2005 et 2007. L’euphorie était telle, que la comparaison avec la Movida, paraissait de plus en plus évidente, et le concept de la Nayda se généralise.
«Si le verbe Nayda (terme qui peut se traduire approximativement par réveil  en arabe mais qui veut dire plutôt «ça bouge, ça rock…» a été très tôt utilisé, le substantif lui n’est apparu qu’en 2007» précise Dominique Caubet. Un substantif lancé par cette même presse qui a porté aux nues le mouvement.

Récupération commerciale et politique

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Le festival L’Boulvard, 17 ans après sa création, reste encore aujourd’hui le plus grand festival de musique urbaine en Afrique et dans le monde arabe (Ph. L’Boulvard)

«La presse a quasiment fabriqué la Nayda» dit de son côté Mehdi El Kindi, musicien et journaliste spécialisé en musique. «Ce terme désigne un mouvement qui n’en était pas vraiment un…Les jeunes ont toujours  fait de la musique, que ce soit à la plage ou dans les théâtres municipaux. Il y a eu les Variations, Les Golden Hands et d’autres dans les années 70». Pas plus de créativité, selon Mehdi El Kindi mais un concours de circonstance qui ont fait que la sauce a bien pris. «Des jeunes qui par manque d’espace se sont retrouvés a répéter ensemble dans l’une des rares salles disponibles à l’époque (La fédération des œuvres laïques à Casablanca), conjugué à la mobilisation de la société pour l’affaire des «14 musiciens» à l’ouverture des ondes... Tout cela a créé une belle dynamique certes, mais pas forcément un phénomène durable»
Paradoxalement, l’année 2007, où la Nayda était à son apogée, signera le début de la fin. C’est le moment de la récupération commerciale et politique. «La Nayda faisait vendre tout et n’importe quoi. Du téléphone portable à l’assurance aux produits bancaires» précise Dominique Caubet. Les agences de publicité flairant le marché prometteur ont, en effet, très vite surfé sur la vague. C’est le début des slogans en darija et de l’écriture alphanumérique utilisée par les jeunes pour écrire en darija.
Récupération politique aussi: Face au péril islamiste, la Nayda est devenue l’image favorite d’un Maroc  «ouvert et tolérant». Pour Malik Benmakhlouf, activiste culturel et musicologue «l’Etat a combattu la culture dans les années 70, parce qu’elle était porteuse de contestation. Ce qui a fait le lit de l’islamisme dans les années 80. Aujourd’hui, c’est le contraire qui se passe. Les jeunes de la Nayda ont été des soldats contre l’extrémisme». En effet,  les portes s’ouvrent devant les jeunes. Premier passage télévisé dans la vénérable Al Oula, en 2007. Depuis les journalistes des deux principales chaines, n’hésitent plus à couvrir le festival L’Boulvard, et à faire des immersions auprès des jeunes lors du festival Gnawa et musiques du monde. Une mise en lumière qui, si elle a fait sortir beaucoup d’artistes de l’anonymat, a néanmoins brisé le côté underground de la Nayda. «Du jour au lendemain on nous proposait des cachets pour jouer de la musique» se souvient Mehdi El Kindi qui précise «Cette dynamique a permis à toute une génération d’artistes d’avoir accès à des scènes internationales, mais surtout à gagner en qualité». La rançon de la gloire s’est très vite manifestée. Selon Dominique Caubet, des dissensions sont très vite apparues au sein de ce mouvement qui n’a pas su s’ouvrir et qui est resté très communautaire. «Certains artistes ont été très vite happés par le système, ce qui a engendré une baisse de la qualité artistique et l’apparition de textes chauvinistes ou exagérément nationalistes».
Les raisons sont aussi à voir ailleurs selon Mehdi El Kindi «s’il y a eu une mise en lumière de la scène alternative marocaine, celle-ci a été trop brutale» précise-t-il. «Il n’y a pas eu de véritable accompagnement des artistes qui sont passés de l’underground aux grosses scènes des festivals sans qu’il n’y ait la création d’un véritable marché, ni de réflexion sur les droits d’auteurs». Sans être une réelle Movida, la Nayda a bel et bien marqué son époque, associée à différents évènements socio-économiques, elle fera dire à nombre d’observateurs que le Maroc a été le premier pays arabe à –bien- vivre son printemps arabe.

 

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