Justice

Céramique: Duel inopiné dans l’enquête antidumping

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:4817 Le 20/07/2016 | Partager
Les protagonistes en audition publique avant l’heure
Dumping prédateur vs protectionnisme primaire
Le Commerce extérieur défend son impartialité
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Les céramistes déclarent  que «deux unités de production sont à l’arrêt et 250 emplois au moins détruits à fin 2015».  Grocer et Sanitube sont concernés  (Ph. Bziouat)  

C’est un dîner pas comme les autres où hors-d’œuvre, plat de résistance et dessert ont été rythmés par l’enquête antidumping ciblant «les carreaux et la dalle de pavé ou de revêtement vernissé ou émaillé» originaire d’Espagne. Ce soir-là, le 18 juillet à Casablanca, céramistes et importateurs se sont donné rendez-vous malgré eux au «grand dîner débat» organisé par nos confrères de La Vie Eco. Même s’il n’y a pas été invité, Youssef Belkaid, le président des importateurs (Apisa), a tenu à faire le déplacement depuis son QG à Agadir. Face à lui, Mohsine Lazrak, le président de l’Association professionnelle des industries céramiques (Apic). Et qui, du haut de l’estrade, va tenter de convaincre son public «pourquoi l’industrie céramique est en danger?» Le maître de cérémonie, Saâd Benmansour, est précautionneux: «On ne sait pas s’il y a danger ou pas?». La prudence est de mise car l’enquêteur en chef du ministère délégué au Commerce extérieur, Saïd Maghraoui Hassani, va présenter le dispositif juridique antidumping.

Il est invité «en sa qualité d’expert» précisent les organisateurs lorsque le regroupement des importateurs donne l’assaut en mettant en cause «le devoir de réserve et la neutralité» auquel est astreint le département du Commerce extérieur. Son directeur de la Politique des échanges commerciaux se défend alors qu’une enquête est en cours: «Notre ministère a une crédibilité connue et reconnue qu’il tient à préserver. Toutes nos enquêtes sont conformes à la loi. A l’instar d’un juge d’instruction, toute plainte doit être justifiée pour donner lieu à des investigations et font l’objet d’un débat contradictoire». Ces propos rappellent le mot d’ouverture des fameuses auditions publiques qui mettent face à face les protagonistes, comme celle prévue le 28 juillet à Rabat entre la SNEP et les importateurs du PVC en provenance de l’UE et du Mexique.
Attablé avec ses pairs dans une vaste salle lumineuse, Fouad Benzakour, l’ex-président des céramistes et DG de Super Cérame, suit attentivement ces séances d’échauffement. Le plus gros producteur de carreaux, avec une capacité de 120.000 m², n’est pas le seul invité en vue. Hassan Chami, ancien numéro un de la CGEM (2000-2006) est également de la partie ainsi que David Toledano, le président de la Fédération des matériaux de construction. Aucune de ces personnalités du monde économique ne prendra la parole dans ce duel où les producteurs se plaignent d’un «dumping prédateur» et les importateurs dénoncent un «protectionnisme primaire» (cf. L’Economiste du 7 octobre 2015).
Une ancienne histoire dont les prémices remontent à 2005. Date à laquelle les céramistes décrochent pour cinq ans leur premier bouclier de défense commerciale.
Le département du Commerce extérieur, lui, insiste sur les fondamentaux: «L’antidumping n’est pas une mesure de protection ou d’encouragement. Il vise à réparer un dommage causé par une concurrence déloyale démontrée par un lien de cause à effet».
La loi relative de défense commerciale (clause de sauvegarde, mesure compensatoire et antidumping) est censée remédier aux distorsions du marché. Pour la céramique, l’enquête sur les présumés «prix anormalement bas des importateurs» est toujours en cours. Les plaignants font état d’un prix à l’exportation unitaire moyen de 2,75 euros/m²  sortie usine à partir de l’Espagne. Avec une hausse des importations de plus de 86% entre 2011 et 2015. Soit de 7 millions de m² à un peu plus de 13 millions de m², selon l’Office des changes.
Face à ses détracteurs, Youssef Belkaid, meneur attitré des importateurs, a toujours douté de ces chiffres. Le PDG de Strapex, premier importateur de céramique, a une vision assez originale du dossier: «Les fabricants de carreaux importent 90% des intrants (colorants, énergie, argile…) et nous, nous  ramenons le produit fini. Finalement, nous sommes tous importateurs». Son frère d’armes, Omar Chaoui, PDG de Assala Développement et distributeur de RAK Ceramics, revient sur «ses 47 années d’industriel en textile» et sur la désillusion de ce secteur. Ensuite, l’orateur s’interroge avec vigueur sur «les 10% de valeur ajoutée d’une industrie à l’avenir incertain». De quoi susciter l’émoi d’une invitée «patriote» qui témoigne son «amour pour la marque Maroc». Tout a un prix, n’est-ce pas?  
Piqué au vif, Mohsine Lazrak, l’administrateur de Facemag, réagit calmement à son interlocuteur: «D’où vous sortez vos 10% de valeur ajoutée? Industrie ou pas, ce qui compte c’est que nous avons construit un savoir-faire en 40 ans et qu’il faut préserver. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui un écosystème (voir page De bonnes sources)».  Le débat n’est pas totalement clos tant que le Commerce extérieur n’a pas dit son dernier mot.

 

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