Chronique

L’urgence d’un nouveau modèle économique

Par Driss GUERRAOUI | Edition N°:4816 Le 19/07/2016 | Partager

Driss Guerraoui est professeur à l’Université Mohammed V-Agdal de Rabat. Il a été conseiller auprès de trois Premiers ministres, El Youssoufi, Jettou et El Fassi, avant d’être nommé Secrétaire général du CESE, le Conseil économique, social et environnemental. Il a publié une dizaine de livres liés à ses recherches universitaires (Ph. L’Economiste)

DANS le sillage de la dynamique créée par l’impact des changements climatiques en termes de recherche de modes durables de production et  de satisfaction des besoins, nous assistons, à l’heure actuelle, à l’émergence de citoyens-consommateurs d’un  genre nouveau. Ceux-ci commencent, un peu partout dans le monde, à imposer à leurs gouvernants la prise  en considération dans les politiques publiques les faits environnementaux ayant trait à la durabilité du développement, à sa soutenabilité, à la préservation de la biodiversité,  à la santé des citoyens, à la protection du patrimoine génétique végétal  et animal et à la prise en compte des intérêts des générations futures dans tous les actes économiques et ce, à travers une gestion responsable des ressources naturelles limitant le gaspillage et la surexploitation de ces ressources.
Cette tendance exige de facto des entreprises de produire mieux, moins cher et surtout propre en raison de la capacité  des consommateurs  à s’organiser en groupes de pression et en véritables contre-pouvoirs. Ceux-ci arrivent, en effet,  à défendre leurs intérêts à partir de la recherche d’un meilleur rapport prix-qualité des biens et des services, tout en étant de plus en plus attentifs et exigeants vis-à-vis de toutes les questions liées à la veille  sanitaire,  à la qualité nutritionnelle des produits et aux considérations relatives  à la nature du travail et de l’énergie utilisés dans les procédés  de production des biens consommés.
Ce changement est rendu possible grâce au vent de démocratie participative, catalyseur de la  dynamique actuelle des sociétés civiles organisées dans les démocraties modernes. Il incite à son tour à penser autrement  les missions futures de l’entreprise, tout en ouvrant la voie à des métiers de l’avenir qu’offrent l’économie verte en particulier et le développement durable en général.
Concomitamment à cette nouvelle donne, le monde post-industriel du XXIe siècle est en train de produire  de nouvelles  formes d’organisation des activités économiques et de mobilisation du travail. En effet, du fait des innovations technologiques impulsées par  la révolution numérique les entreprises et par extension les économies sont d’ores et déjà en mesure de produire plus,  mieux,  durable et  moins cher,  mais avec de moins en moins de main-d’œuvre, quels qu’en soient  la nature et le  niveau de qualification.
De ce fait, le salariat que nos sociétés ont connu tout au long du XXe siècle est en train de céder la place progressivement et très rapidement à de nouvelles formes de mobilisation du travail.
Aussi, les emplois typiques créés durant le XXe siècle, qui sont «des emplois consacrés par un lien salarial ferme, débouchant sur un emploi à vie, des emplois stables permettant une carrière, exercés à temps plein, procurant  l’essentiel du revenu familial, relevant d’un seul employeur,  exercés sur un lieu de travail spécifique, et individuellement affectés»(1) sont en train d’être remplacés progressivement par  d’autres relations professionnelles. Il s’agit de l’auto-emploi, du travail indépendant, de la pluriactivité, du travail à domicile, du télétravail, des emplois exercés à temps partiel, et ceux  encadrés par  des contrats à durée déterminée. L’évolution vers ces emplois a même fait dire à  Jeremy Rifkin que nos économies vont assister durant le XXIe siècle à la fin même du travail salarié typique(2).
La conséquence première de cet état de fait est d’un côté l’impossibilité objective de réaliser conjointement  la croissance et le plein emploi, et de l’autre la dissociation de leurs liens au sens où il n’y aurait plus  désormais   nécessairement de relation  mécanique de cause à effet entre  le niveau de la croissance  et le volume d’emplois créés. 
Au vu de cette évolution pour ne pas dire révolution,  un fait important est à signaler. La lutte contre le chômage va devenir encore plus complexe  aussi bien  au nord qu’au sud de la planète,  à cause de  l’explosion  démographique que connaîtront toutes les régions du monde, hormis l’Europe,  à l’horizon 2050(3).
Pour toutes ces raisons réunies, les sociétés et les économies du XXIe siècle doivent préparer les conditions d’un changement radical du modèle économique et social qui y domine,  si elles veulent être au rendez-vous du nouvel agenda de la communauté internationale, tel qu’il est inscrit dans le cadre des Objectifs du développement durable et  de  celui qui sortira de Marrakech dans le cadre de la COP22. Dès lors, les Etats et les sociétés civiles du XXIe siècle doivent préparer les générations futures à cette véritable révolution systémique inéluctable.

Croissance à deux vitesses

LES systèmes économiques vont de plus en plus connaître des situations différenciées, certaines avec une croissance  sans création d’emplois,  d’autres avec une croissance  destructrice de l’emploi et d’autres encore avec une croissance certes  génératrice d’emplois. 
Une telle transformation structurelle incite à préparer nos jeunes à cette  dure réalité qui est celle de la fin du plein emploi et à changer radicalement le rapport de nos sociétés au travail. Ce qui suppose, voire impose une vraie révolution culturelle faisant évoluer les comportements des acteurs par rapport à la question de l’emploi.

 

1- Hugues Puel,1981, Emploi typique et réglementation du travail, Revue Droit Social, numéros 7 et 8 de juillet et  août, Paris.
2- Jeremy Rifkin, 2006, la fin du travail, Editions Dalloz, Paris.
3- World Population Prospects, 2015 Revision, United Nations, New York.

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