Chronique

Tu me donnes un fils…. ou je prends une 2e femme!

Par Nouzha GUESSOUS | Edition N°:4815 Le 18/07/2016 | Partager

Chercheuse et consultante en bioéthique et droits humains, Nouzha Guessous est ancienne professeure de biologie médicale à la Faculté de médecine de Casablanca. Essayiste et chroniqueuse, Dr. Guessous a été présidente du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Elle a aussi participé à la Commission consultative royale chargée de la réforme de la Moudawana (Ph. NG)

Ce texte est une fiction inspirée d’un fait réel, pensée et écrite au pluriel

1er Acte: Kaddour a 3 filles et ne comprend pas pourquoi il n’arrive pas à avoir un garçon. Cette histoire le préoccupe. En bon musulman, il a beau se dire que c’est Dieu qui décide, rien n’y fait. Il se pose une question qui le trouble depuis longtemps. Et si c’était  la faute de sa femme?  
Une autre question plus délicate le taraude.  Il veut en avoir le cœur net et décide d’en parler à Messaoud qui jouit du statut de «conseiller» du  groupe d’habitués qui se retrouvent quotidiennement au café du quartier. En plus, Messaoud a quatre garçons, ce pour quoi Kaddour le jalouse au fond de lui même. 

Loin des oreilles indiscrètes du groupe, il prend  son courage à deux mains pour lui murmurer d’une voix à peine audible: 

- Messaoud,  excuse-moi de te poser une question délicate… heuuu…, comment fais-tu  pour avoir des garçons… je veux dire avec ta femme?  
Messaoud est pris de court, mais il se sent flatté. Il prend cela comme preuve de sa virilité. Il se racle la gorge, bombe le torse et répond d’une voix assurée: 
- Tu sais Kaddour, avec les femmes d’aujourd’hui,  il faut prendre le dessus en tout...  sinon yqalbou alik ettarh(1)! Puis il ajoute en ricanant: Mais toi,  comment tu fais pour n’avoir que des filles? 
Kaddour y sent comme un doute sur sa virilité ce qui le déstabilise. Il n’a pas l’habitude de parler de sa vie sexuelle. Il voudrait bien esquiver, mais il a peur que cela ne soit pris pour un aveu d’impuissance. D’une voix basse il  balbutie: 

- Wa safi assahbi...,  hamdoullah, ma femme est bent ennass, je ne me plains pas. Elle est à mes petits soins et m’obéit en tout. Pas de problème de ce côté. Bikhir(2)!.  

J’ai pourtant suivi les recommandations du fquih de la mosquée,  de ma belle  mère et même d’une chouafa. J’étais sûr à chaque grossesse que ce serait un garçon… mais  à  chaque fois, c’était la grosse déception: que des filles!!  

Peut-être que je suis puni par Dieu pour mes péchés de jeunesse, ou que je suis victime d’un sort? Silence…

«A moins que ce ne soit ma femme qui est incapable de me donner un garçon?» 

Intrigués par ce tête à tête, les autres amis du groupe rejoignent Messaoud et Kaddour ce qui met fin à leur discussion.   

Sur le chemin de retour chez lui, Kaddour ne cesse de ressasser cette discussion. En fait, il y a une autre chose  qu’il n’a pas eu le temps de dire à Messaoud. S’il meurt sans laisser d’héritier mâle, son frère héritera une part de l’appartement acheté à  crédit qu’il rembourse depuis des années. Cette idée lui est intolérable et le rend de plus en plus sombre et irrité. 

2e Acte: Dès qu’il rentre à la maison, il se met à crier sans raison, et ne supporte aucun bruit, pas même celui des jeux de ses enfants. Sa femme ne sait plus quoi faire. Elle se doute bien de ce qui le préoccupe, ils en ont souvent parlé. Il s’inquiète pour le devenir de son patrimoine après sa mort vu qu’il n’a pas de garçon. Mais qu’y peut-elle? Elle sait bien qu’elle et ses filles, qui sont encore bien jeunes, risquent de se retrouver à  la rue s’il lui arrivait malheur. 
Elle lui a proposé à plusieurs reprises de transférer l’appartement en leurs noms, mais il refuse arguant qu’il n’a confiance ni en elle ni en leurs filles. Pourtant, elle,  elle lui a bien fait confiance.  Au moment de l’achat de l’appartement où ils habitent, elle n’a même pas essayé  de faire inscrire son nom sur le titre de propriété,  alors qu’elle s’est engagée à payer avec lui une partie du crédit. Elle pense que ce qui est à  lui est à elle. Elle n’a pas voulu écouter les autres femmes, pas même sa mère, qui lui répétaient tout le temps Allah yan7al li ytiq ferrejal(3), en lui racontant des histoires plus horribles les unes que les autres. 

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Aujourd’hui, à 38 ans, elle se retrouve sans aucune épargne: ce qui reste de son salaire, une fois le crédit payé, part dans les dépenses quotidiennes. Du coup, elle se sent menacée d’autant que le comportement de Kaddour l’interpelle et lui fait de plus en plus peur. Dernièrement, il a même commencé à parler de prendre une 2e  femme qui, dit-il, pourrait lui donner le fils qu’elle n’a pas réussi à lui donner. Comment est ce possible? Elle ne supporterait jamais ça! Que faire? 

Elle se répéte  que ça va passer, se fait toute petite, s’interdit de rechigner ou de se plaindre… Mais au fond d’elle-même, elle prie: Allah la yghalleb 3lina la r’jal wala z’man(4) …

3e acte: Une femme fait irruption sur la scène. Elle est agitée, bouge de manière saccadée, fait plusieurs fois le tour de la scène, s’assoit, se prend la tête pour réfléchir, bouge ses lèvres comme pour parler, puis se relève. Finalement, elle se met debout et commence à parler d’une voix triste: 

- C’est ça: Ta7et Essem3a ?? …3alleqou al 7ajjam(5)!
- Pourtant, déjà au  XIe siècle, nos anciens savaient qu’accoucher d’un garçon   ne dépendait pas des femmes mais de leurs maris!  Sidi Ibn Abdelbarr al-Kortobi(6), Alem musulman né et mort à Cordoue, raconte qu’Abou Hamza al-Arabi a quitté le domicile conjugal pour manifester son mécontentement à l’une de ses deux femmes qui avait accouché d’une fille. Chagrinée et étonnée,  l’épouse délaissée a composé une comptine pour bercer son bébé. Elle la chantait à voix haute quand elle savait que son mari était chez sa concubine: 

• «Pourquoi Abou Hamza ne vient-il plus nous voir, 
• Et préfère aller à la maison d’à côté,   
• Mécontent que nous ne lui ayons pas donné un fils?

Silence…
• Par Dieu, était-ce en notre pouvoir?

Silence…
• Telle la terre, nous prenons ce qui nous a été donné, 
• Et faisons pousser ce qui, en nous, a été semé!»(7)  

Dans un bel éclat de rire, elle quitte la scène faisant une belle révérence…

4e Acte: Kaddour n’arrive plus à penser à autre chose. Il est convaincu que s’ils n’ont pas de garçon, c’est la faute de sa femme; et prend la patience de cette dernière pour un aveu de responsabilité. Il se dit qu’il est peut-être temps de mettre à exécution l’idée qui germe dans sa tête depuis quelques semaines. Le lendemain, il se lève plus tôt que d’habitude, pressé d’aller au café et d’en parler à Messaoud qui pourra sûrement l’aider. Ce n’est pas pour rien que ses amis le surnomment  «l9oualeb » (la débrouille)! 

Une fois en tête à tête avec lui, il  lui dit:

- Khouya Messaoud, je suis sûr que c’est la faute de ma femme qui n’arrive pas à me donner un garçon. Alors je veux prendre une deuxième épouse plus jeune qui, j’en suis sûr, m’en donnera. Comme ça, quand je mourrai, mon frère n’aura pas de droit sur mon héritage… n’est-ce pas?  
Messaoud fronce les sourcils comme à son habitude lorsqu’il réfléchit, se gratte le ventre et répond:

- C’est vrai, si tu n’as pas d’héritier mâle, ton frère héritera du tiers de ton patrimoine. Personne n’y peut rien, c’est la loi…
- D’ailleurs, moi j’ai hérité de la moitié de la maison de mon défunt frère qui n’a laissé qu’une fille et sa femme comme héritières. J’ai négocié la valeur de la maison et acheté leurs parts. Et j’y habite depuis.  

Tétanisé, Kaddour  lui demande d’une voix tremblante: 

- Et elles, où est-ce qu’elles habitent? 
Sans aucune hésitation ni gêne, Messaoud lui répond: 

- Par solidarité familiale et respect pour l’âme de mon frère, je leur ai loué mon petit appartement, c’est suffisant pour elles. Dieu sait et décide ce qui est dans l’intérêt de ses serviteurs. 
Et moi ça me fait une rentrée d’argent, Dieu est grand!  
Il  se lève pour partir, et ajoute avec un sourire complice: 
- Alors mon vieux, il ne te reste en effet plus qu’à te remarier. C’est ton droit!                                                                        

Kaddour se sent réconforté. Il se voit déjà convoler en justes noces avec une petite jeune au sang neuf et vigoureux. Elle sera capable d’accueillir et de faire fructifier sa semence pour lui donner un garçon. 

Néanmoins, une crainte folle lui traverse l’esprit: 
- Khouya Messaoud, yak ma femme actuelle n’aura rien à dire? 

Sûr de lui, Messaoud le rassure : 
- Ne t’en fais pas… Il faudra que tu fasses une demande au tribunal de la famille. 
Du coup, Kaddour qui se sent brimé dans «son plein droit» s’exclame: 
- Mais c’est scandaleux! C’est mon droit d’être polygame, c’est écrit dans le Saint Coran, non? 

Heureusement, la réponse de Messaoud ne tarde pas à le rassurer:

- Oui  bien sûr… mais selon la Moudawana tu dois avoir l’autorisation du juge. Allez, c’est une simple formalité, ne t’en fais pas, je t’arrangerai ça!  
Kaddour quitte le café et rentre chez lui le cœur en liesse. 
Le lendemain, il va déposer une demande d’autorisation de polygamie au tribunal de sa circonscription.  
Tombée de rideau.  

Données scientifiques sur le déterminisme du sexe de l’enfant à naître?(*)

Le sexe d’un individu est déterminé par le système XY: les femmes possèdent deux chromosomes X (XX) tandis que les hommes possèdent un chromosome X et un chromosome Y (XY). L’ovule contient toujours un chromosome X, tandis que le spermatozoïde contient soit un chromosome X soit un chromosome Y. 
L’enfant naît de la rencontre de l’ovule et du spermatozoïde. C’est donc le spermatozoïde fécondant  qui déterminera le sexe de l’enfant à naître: s’il contient un chromosome X, l’enfant sera une fille (XX), s’il contient un chromosome Y, l’enfant sera un garçon (XY).
Extrait de Wikipedia, (*)https://fr.wikipedia.org/wiki/Spermatozo%C3%AFde_humain
 

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Quand l’archaïsme fait jurisprudence …

Ce texte est une fiction inspirée d’un fait réel : 
En 2015, la Cour de cassation du Maroc a jugé qu’une demande de polygamie pour motif de désir d’avoir un héritier mâle était acceptable (Décision N° 331 du 23 juin 2015 relative au dossier 2015/1/2/276). Cette décision qui est non opposable pourra donc faire jurisprudence.
Les personnages et les faits qui sont décrits dans cette fiction sont le fruit de l’imagination d’amis interpellés par la gravité de cette décision:  
- D’abord parce qu’elle fait fi des données scientifiques qui, depuis très longtemps, ont montré que le sexe des enfants n’est pas dépendant des femmes:  le chromosome Y qui «fait» le garçon ne peut être transmis que par le père.  Ce faisant, elle légitimise une pensée archaïque discriminatoire.  
- Ensuite parce que cet avis encourage la polygamie contrairement aux visées du code de la famille 2004; ce qui prouve qu’il est temps de repenser la loi actuelle et son application.
- Enfin, parce qu’il vient dans un contexte où la règle du Taâsib continue à priver les filles du tiers ou de la moitié du patrimoine de leurs parents lorsqu’elles n’ont pas de frère, au profit des oncles et cousins. On peut se demander si cet avis n’est pas une forme très grave de l’opposition à la révision du corpus de l’héritage en vigueur réclamée et débattue actuellement? Quoi qu’il en soit, cette révision est et restera nécessaire pour répondre aux exigences de notre époque  et aller dans le sens de la justice et de la non-discrimination qui sont au cœur de l’éthique de l’Islam et des droits humains universels.  

 

(1) Façon de dire qu’elles se rebellent 
(2) Arrête mon ami… je fais comme tout le monde! Ma femme est une fille de bonne famille. Tout va bien, grâce à Dieu. 
(3) Maudite soit la femme qui fait confiance aux hommes
(4) Puisse Dieu ne pas nous (les femmes) mettre sous le joug des hommes ou de la vie
(5) Le minaret s’est écroulé? pendez le barbier! 
(6) Ibn Abdelbarr al-Kortobi, savant et théologien musulman malékite né et mort à Cordoue (368-463 de l’Hégire). 
(7) Extrait de l’ouvrage «Bahjat al-Majaliss wa Ouns al-Majaliss» https://ar.wikipedia.org/wiki/(traduction de l’auteur de cette fiction). Mes remerciements à Said Elakhal pour sa publication de ce poème le 18 juin 2016 sur sa page Facebook.

 

            

 

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