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2M: Le parcours d’une chaîne aux pieds d’argile
 
· La chaîne d’Aïn Sebaâ, un gouffre financier depuis son démarrage

· Le mode de rémunération de Régie 3 suscite les débats



2M reste incontestablement une belle histoire à raconter. Dans un environnement audiovisuel particulièrement pauvre, il s’était écoulé plusieurs années avant l’avènement de ce qui aura été le premier projet de télévision marocaine moderne et conforme aux standards internationaux. Pour contourner une TVM vieillissante, les Marocains avaient déjà commencé à déserter les ondes locales pour leur préférer des télés plus attrayantes que le progrès technologique a permis. Tout le monde se souvient des antennes-couscoussiers censées à l’époque capter TV5 et MBC et le Conseil constitutionnel qui avait interdit au gouvernement de l’époque de fermer les ondes. Avec 2M, c’était donc le coup de grâce pour la télé de grand-mère.
Plus que sa dimension audiovisuelle, l’avènement de la chaîne d’Aïn Sebaâ annonçait en réalité un changement d’époque. D’abord celle de l’ouverture politique progressive du Maroc et de la transition démocratique. Il se raconte que les arbitrages furent difficiles à l’époque sur les risques que présenterait une TV qui ne serait pas «entièrement maîtrisable». L’idée était d’ailleurs au départ de lancer une deuxième chaîne mais publique. Le financement a dissuadé l’Etat à se lancer dans cette expérience et aussi le fait qu’il y avait bien peu de chances que la gestion publique seule arrive à rénover le paysage(1).
L’idée est reprise quelques années plus tard par le privé. Dès 1987, l’ONA avec la participation financière d’actionnaires marocains et étrangers décide d’investir dans l’audiovisuel. Le groupe crée donc la première chaîne privée au Maroc en 1989, soit la Société d’étude et de réalisations audiovisuelles, gestionnaire de 2M. Celle-ci a des ambitions sur les plans national et international. Elle est cryptée avec décodeur, ce qui rend l’exploitation particulièrement chère.

Passage en clair


S’appuyant sur des études aux pronostics plutôt optimistes, les opérateurs de la chaîne ne lésinent pas sur les moyens. Mais dès le deuxième semestre du démarrage, le tassement des ventes de décodeurs est enregistré et l’entreprise est dans l’incapacité d’atteindre les objectifs fixés. Prix élevé de l’abonnement (malgré la prise en charge d’une partie du prix par la chaîne elle-même) et piratage ont participé à cette déroute. Un seul décodeur pouvait alimenter les habitants de tout un immeuble! Nombre de Marocains se donnaient alors rendez-vous la nuit du samedi pour regarder, les yeux plissés, en brouillé dans l’espoir de décoder l’une ou l’autre scène du traditionnel film ou match.
Pour contrecarrer ce recul, la chaîne a enchaîné les campagnes de promotions. Mais si, à court terme, elle a réussi à recruter de nouveaux abonnés, elle a en revanche eu du mal à les fidéliser. Néanmoins le ton restera à l’époque très libre même si parfois cela se traduisait par des divergences sur la conduite de la ligne éditoriale. Celle-ci allait de temps en temps provoquer quelques électrochocs comme pour la couverture de la première guerre du Golfe, la rédaction arabophone ralliant alors les positions du régime de Saddam Hussein.
Dès 1991, la chaîne a revu à la hâte sa stratégie et changé de direction générale. La nouvelle équipe aux commandes tente de rationnaliser les dépenses et d’être plus proches des téléspectateurs. L’ambition à l’international est simplement abandonnée pour se concentrer sur le marché local. Un positionnement qui n’a pas intéressé les actionnaires étrangers lesquels refusent de suivre les augmentations de capital et gèlent ainsi leur participation.
Gouffre financier dès ses débuts, les déboires de la chaîne d’Aïn Sebaâ apparaissent dès 1995. Sauvée de la faillite par l’Etat, elle troque dès 1996 son statut de privée pour celui d’une chaîne publique. La décision est entérinée par le Conseil de gouvernement du 1er février 1996 présidé, alors, par Abdellatif Filali. Le ministre de la Communication était Moulay Driss Alaoui M’Daghri qui profite de l’occasion pour proposer un projet complet pour l’audiovisuel… dont la seule réalisation restera… la taxe sur la facture d’électricité. Le ministre promet aussi le retour au privé de 2M sous deux ou trois ans.
Le passage en clair est décidé pour le 10 janvier 1997, soit six mois après la prise de participation de l’Etat de 70% du capital de Soread. Une nationalisation opérée en pleine politique de privatisation. Ce qui a suscité des remous à l’époque. La nationalisation brouille l’image. Une étude réalisée en juillet 2005 par Ecomedia Consulting (rien à voir avec le groupe Eco-Médias) et TV marketing international parle d’une nationalisation que l’élite estime avoir «brouillé l’image de la chaîne et provoqué un retour en arrière dans le domaine de l’information… La différence avec TVM semble se dissoudre peu à peu même si l’écart entre les deux chaînes reste très important».
Le passage dans le giron du public s’accompagne d’un changement de management. Larbi Belarbi est nommé directeur, succédant ainsi à Taoufiq Bennani Smirès qui avait remplacé Mohamed El Baz. Rapplons que Farid Britel fut le premier directeur général de 2M.
L’arrivée de Belarbi (qui vient de l’industrie pétrolière canadienne) apporte un souci avéré de transparence, d’optimisation et de rentabilité: réduction de la masse salariale, non-remplacement des départs, réduction des coûts et contrôle budgétaire rigoureux. Le mot d’ordre fut donc la compression des charges et l’augmentation des recettes surtout que les pertes cumulées avoisinaient les 450 millions de DH à fin 1996. L’Etat actionnaire ne met pas en oeuvre la vision stratégique de Alaoui M’Daghri, il se contente d’appliquer la taxe sur l’audiovisuel laquelle est indexée sur la consommation de l’électricité.

Le service public


En 1997 la chaîne fait une économie de 17 millions de DH. Elle fonctionne surtout sur la base des recettes publicitaires en augmentation de 59%. Ce qui reste très insuffisant… surtout que l’Etat oublie de verser le produit de la taxe dont une partie était destinée au financement de 2M. Pis encore, lorsque Belarbi conformément à la tradition veut rendre publics les comptes annuels, le nouveau ministre de la Communication Larbi Messari le lui interdit formellement. Depuis les comptes de la chaîne resteront dans le domaine du secret d’Etat.
L’année 1997 se caractérise par les premières tensions sociales, lesquelles se soldent par la signature d’un protocole d’accord assorti d’avantages et d’augmentation des salaires et des primes. Après sa nationalisation, la chaîne enregistre le départ d’une quarantaine d’employés seulement. Ce sera ensuite l’arrivée des «freelance» dont la majorité est intégrée durant l’ère Benali, portant ainsi les effectifs à un niveau record de plus de 700 personnes! Au passage, l’opacité de la chaîne ne fait qu’alimenter les inquiétudes.
En 2000, 2M change de direction générale. Noureddine Saïl, aussitôt nommé, passe à la diffusion non-stop. La période est marquée par le retour des stars qui avaient claqué la porte après la nationalisation. Un nouvel organigramme est mis en place avec une direction de l’information indépendante des programmes et une direction de la production indépendante de la technique. Si les chiffres sont «secrets», en revanche la composition du management alimente la chronique. A son arrivée, Noureddine Saïl limoge Mustapha Benali, chargé des achats de programmes. Ce dernier fait un procès retentissant pour obtenir de fortes indemnités de licenciements. Ce qui ne l’empêchera pas de revenir comme PDG pour remplacer Saïl.
Durant cette année, la deuxième chaîne parvient à accroître ses recettes publicitaires. Une «prouesse» réalisée aussi du temps de Benali, le successeur de Saïl. La subvention, elle, est toujours là.
D’un montant de 133 millions de DH, celle-ci est revue à la baisse en 2006 et 2007 passant ainsi à 80 millions de DH avant sa suppression en 2008. Pour autant, les exigences de service public ne sont pas revues. 2M, en convalescence, est obligée de financer des productions dont les retombées arrivent avec du retard. En 2007, les coûts liés à la production d’œuvres audiovisuelles nationales s’élèvent à 89,3 millions de dirhams, soit un peu plus que le montant de la subvention accordée par l’Etat.
Supposée rester sous perfusion financière de l’Etat durant 3 ou 4 ans le temps de se remettre sur pieds, la chaîne d’Aïn Sebaâ n’a toujours pas reconquis son autonomie financière et reste donc dans le giron du public. L’idée du contrat-programme est abandonnée pour la remplacer par une option «restructuration» laquelle est en discussion avec le ministère des Finances. Le statu quo dure plusieurs années. En revanche la chaîne reste l’enjeu de terribles luttes de pouvoir.
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(1) Une tentative, curieusement confiée au cabinet de l’architecte Pinseau, avait échoué au début des années 80.


Guerre de pub


Entre 2003 et 2007, les recettes publicitaires passent de 290 millions à 603 millions de DH. Au point où les commissions versées à Régie 3, liée à Soread 2M par un contrat de commercialisation d’espace, suscitent de vifs débats. Le Conseil d’administration de la chaîne tenu en mars 2008 discute du mode de rémunération de Régie 3. Le procès-verbal de cette réunion parle de «performances commerciales de Soread-2M qui profitent à Régie 3 et RMI. Et ce compte tenu du chiffre d’affaires réalisé et du niveau de la commission versée à Régie 3, soit près de 60 millions de DH en 2007». Pour le CA, cette situation devait être examinée pour préserver les intérêts et le développement de 2M. Ce qui nécessite la révision du mode de rémunération de Régie 3 et également l’examen du problème des retards enregistrés dans le recouvrement. Le contrat initial de Régie 3 prévoyait un taux fixe de 10% et a été revu en 2005 passant ainsi à un taux dégressif allant de 6 à 10%.

Khadija MASMOUDI

 
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