· Le logement social a connu un âge d’or à partir de 1950
· Des projets innovants et avant-gardistes repris dans toute l’Europe
«DANS le désert de la modernité. Contribution de Casablanca à la modernité européenne» est l’exposition à laquelle nous invite Casamemoire jusqu’au 30 novembre aux anciens abattoirs. Importée de Berlin, elle revient sur l’architecture et la planification urbaines du logement social des années 1950. Une occasion de se pencher sur les glorieuses années de l’habitat social.
«Jeunes gens qui êtes attirés par un travail indépendant et qui croyez en l’avenir, allez à Casa». C’est en ces termes que l’écrivain français Jacques de Lacretelle s’exprimait dans les colonnes du quotidien Le Figaro, en 1949, en parlant des projets architecturaux de la ville blanche. Casablanca a été une ville avant-gardiste et moderne. Elle est tout au long du Protectorat un véritable laboratoire d’expérimentation architectural et urbanistique pour l’Europe. Dans les années 1940, la ville doit faire face à une importante crise du logement. Les populations s’entassent dans des bidonvilles alors que villas et immeubles cossus font florès. Une réflexion sur l’habitat social est alors menée. Casablanca qui regroupe plus de 50% des habitants du Maroc doit être étendue. En 1946, le résident général Eirik Labonne confie la charge de la direction de l’urbanisme à Michel Ecochard. Ce dernier, disciple de Le Corbusier, va mettre son inventivité au service des problématiques sociales que connaît la ville (exode rural, extension des bidonvilles, conditions sanitaires déplorables, etc.). Casablanca fera de la contrainte du nombre une force. Et elle permettra au Maroc de «parcourir en 30 ans un chemin que la France a lentement monté en un siècle», selon Ecochard.
· L’habitat pour le plus grand nombre Dans un contexte de montée des revendications nationalistes, la nécessité de répondre aux besoins de la population marocaine, jusque-là ignorés par le Protectorat, se fait sentir. Ecochard apporte alors sa propre vision de l’urbanisme. Selon lui, les problèmes de Casablanca peuvent être résolus «si l’on entreprend de régler la ville sur les quatre fonctions de la Charte d’Athènes: habiter, travailler, cultiver le corps et l’esprit et circuler». En 1950, lors d’une conférence, il formule sa théorie de «l’habitat pour le plus grand nombre». Ecochard y définit les grands axes de cet habitat. Dans la construction d’un quartier, une priorité est donnée aux circulations piétonnières et aux équipements spécifiques, comme la mosquée, l’école coranique et le hammam. Chaque quartier abrite 9.000 habitants avec 5 unités de voisinage de 1.800 personnes. Ces quartiers comptent de nombreuses structures : infirmeries, terrains de sport, garderies, écoles, salle de spectacles, marchés, etc. Ecochard met surtout en place la fameuse «trame 8 x 8 mètres» ou «trame sanitaire». Cette dernière est une trame d’habitation carrée de 8 mètres de côté, au caractère évolutif. Elle permet alors de loger 350 personnes sur un hectare. Le but de cette trame a été «d’établir des types standard pour réduire les coûts». La trame ainsi imaginée par Ecochard assure une orientation solaire optimale à ses habitants (orientation sud et est), avec deux pièces donnant sur un patio, WC et cuisine. La construction de logements pour le plus grand nombre est développée selon des méthodes industrielles qui n’existaient pas encore en Europe. La cadence de construction atteint les 200 logements par jour.
· Carrières centrales ou «Karyan central» Les carrières centrales sont l’application directe de la trame d’Ecochard. A partir de 1951, elles devaient permettre de recaser 32.000 habitants de bidonvilles proches des Roches Noires sur un terrain de 100 hectares. Et grâce à l’ensoleillement qu’offre la trame d’Ecochard, l’endiguement de la tuberculose était possible. La «cité horizontale» est alors construite. A la fin des travaux, le service de l’Habitat cède la moitié des logements à la CIFM (Compagnie immobilière et foncière marocaine) pour les louer, vend le quart aux Chemins de Fer, et le reste à des industriels et particuliers. En 1952, les carrières centrales comptent 1.000 logements, elles en compteront 3.300 dans les années 1960. Dans les faits, la proportion des anciens «bidonvillois» parmi les nouveaux habitants des carrières est très faible. Initialement construites avec une hauteur de 2,80 mètres, les habitations du «Karyan central» sont aujourd’hui toutes surélevées. Même si la «trame 8 x 8» est très visible, la hauteur initiale a quasiment disparu. Une seule bicoque dans tout le «karyan central» survit encore avec la hauteur initiale. Quant au patio prévu dans le plan d’origine, il est recouvert dans toutes les habitations. Le souci d’hygiène, qui était au centre de la préoccupation d’Ecochard, est alors annulé par ces transformations puisque l’air ne circule plus facilement, et le soleil pénètre peu dans les pièces.
· Sémiramis et Nid d’abeille Pendant le Protectorat, il était admis que seule l’habitation individuelle avec cour était adaptée aux populations musulmanes. Avec l’expérience des carrières centrales, cette certitude est remise en cause. Le service de l’habitat envisage alors la solution des immeubles collectifs. En 1953, l’ATBAT (filiale du bureau d’étude en charge de l’Unité d’habitation de Le Corbusier à Marseille) lance trois immeubles collectifs près de la «cité horizontale». Deux d’entre eux sont de véritables révolutions architecturales. Formant la «cité verticale» ils seront l’œuvre des architectes Georges Candilis et Shadrach Woods. Candilis certifie alors à l’époque que ces immeubles sont en adéquation avec l’habitat d’origine des populations destinées à y vivre (70% de ces dernières venant du sud de l’Atlas). Il s’inspire des kasbahs et des ksours, où les «gens vivent les uns à côté des autres en respectant l’intimité familiale», selon lui. L’un de ces immeubles, Sémiramis, construit sur une pente, est alors conçu en deux blocs. Ses façades jouissent de deux orientations (est et ouest). Les logements y sont desservis par des coursives qui conduisent aux patios. L’immeuble Nid d’abeille est, quant à lui, destiné à une population aux mœurs un peu plus ouvertes que celles de Sémiramis. Les ouvertures des patios y sont plus grandes, avec des façades orientées au nord et au sud. Ces immeubles sont des prototypes qui devaient être reproduits. Mais il n’en sera rien. Le Nid d’abeille, qui a fait la une de la revue emblématique «L’architecture d’aujourd’hui» en 1954, est aujourd’hui méconnaissable. Les habitants ont érigé des murs fermant les patios pour gagner de l’espace, et les fenêtres ont été rétrécies.
· La cité de Sidi Othmane «Faites-nous des logements comme les Européens», rapporte un observateur en 1954. C’était donc la volonté des Marocains, qui voyaient en «l’habitat adapté» un nouveau type de colonialisme, selon Candilis. Les Suisses Jean Hentsch et André Studer lancent alors, entre 1953 et 1955, un programme innovant d’immeubles collectifs. Financés par le Groupement foncier marocain, ces immeubles sont construits en béton armé avec des remplissages de brique enduite et des sols de granito (matériau assez pauvre, utilisé dans les constructions bon marché). Les immeubles ont une structure moderne avec des pilotis qui soutiennent les patios. Les appartements quant à eux sont traversants avec des pièces très vitrées et des pièces humides regroupées. Ce projet comprenait aussi des équipements publics qui n’ont jamais été faits. Ces immeubles ont connu une moindre transformation que ceux des carrières centrales. Certains de ces immeubles sont réhabilités aujourd’hui par leurs habitants qui se sont constitués en syndic et qui ont intégré un espace jardin. Les autres bâtiments dépérissent. ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Sources: - Jean-Louis Cohen, Monique Eleb, Casablanca, mythes et figures d’une aventure urbaine, Editions Belvisi/Hazan. - Michel Ecochard, Casablanca, Le roman d’une ville, Editions de Paris.
Bidonville, un mot 100% d’origine casablancaise
LE mot «bidonville» est né à Casablanca. Il fut utilisé à partir des années 1930 pour désigner littéralement des «maisons en bidons», c’est-à-dire un conglomérat de maisons construites avec des matériaux de récupération.
Et aujourd’hui?
LES bâtiments avant-gardistes qui abritaient les logements sociaux sont aujourd’hui méconnaissables et délabrés. Le Nid d’abeille par exemple est un pan du patrimoine casablancais qui risque de disparaître. Appartenant à la CIFM, il est aujourd’hui propriété de Diar Al Madina (filiale de la CDG). Certains architectes proposent à la compagnie de le réhabiliter et le transformer en studios pour étudiants. A suivre.
Un urbaniste pour l’habitat social
MICHEL Ecochard dirige de 1946 à 1952 le Service de l’urbanisme du Protectorat. Ce Parisien de naissance marquera l’urbanisme casablancais pour longtemps. Architecte, urbaniste et archéologue, il se rapproche dès 1944 de Le Corbusier et des théories fonctionnalistes. Ecochard met en place un plan d’extension de Casablanca et de nombreux projets auxquels participeront de nombreux architectes. Et cela, même après son départ en 1952. Parmi eux: Albert Planque, Georges Candilis, Alexandre Courtois, Jean-François Zévaco ou encore Elie Azagury.
A. Ak. & J. E. H.
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