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Afghanistan, l’impossible pari!
 
Notre consultant militaire est officier de carrière dans l’Armée française, ex-attaché militaire au Liban, chef de corps du 1er Régiment d’infanterie de marine. Il a aussi poursuivi des activités de recherche: études de crises internationales, rédacteur en chef de la revue Défense… et auteur de livres de référence sur le sujet, dont «La guerre au XXe siècle» (Hachette 2003), «Les crises internationales, de Pékin à Bagdad» (Editions Complexe, 2004)

En Afghanistan, jeudi, le commandement américain a lancé, à grandes sonneries de trompettes, une opération destinée à contrôler la vallée du Helmand. Cette rivière donne son nom à l’une des provinces méridionales du pays, limitrophe du Pakistan, 58.000 km2, 800.000 habitants, connue pour produire 50% au moins de l’opium mondial. C’est dire son rôle stratégique pour les talibans. Cela valait bien d’aligner 4.000 US Marines, 600 militaires et policiers afghans. C’est peu, pourtant, s’agissant d’un territoire plus grand que la Suisse, c’est également insuffisant s’il s’agit d’affirmer la détermination du président des Etats-Unis. Même s’il n’en est pas l’initiateur, l’Afghanistan est la guerre de Barack Obama. Il veut la gagner, au moins, ne pas la perdre.
Certes, 21.000 hommes ont été envoyés en renfort. Un nouveau général, McChrystal, a été désigné. C’est un spécialiste des opérations spéciales qu’il a commandées cinq années durant. Ses compétences en matière de contre-insurrection sont connues. Pour mettre toutes les chances de son côté, McChrystal a pu choisir son équipe: 400 personnes de toutes spécialités, connaissant le pays, et en qui, on l’imagine, il a confiance.
L’opération en cours, réputée la plus importante jamais montée en Afghanistan, ne se heurte pas à une farouche résistance de la part des talibans. Ceux-ci se dispersent pour éviter les coups, ils ne seront pas détruits.
A charge pour les Marines de demeurer sur le terrain, en principe jusqu’au 20 août, date de l’élection présidentielle. Ils devraient alors être théoriquement relevés par les militaires afghans. Répartis en postes d’une trentaine d’hommes, espacés les uns des autres de 30 à 100 km, les Marines, débarqués de leurs véhicules blindés, devront rayonner, rassurer, construire… en un mot, pacifier. Les Américains ont décidé de quadriller cette province sensible en fonction du précepte: «Un poste qui ne sort pas est un poste qui ne sert pas»(1). Et pour ne plus écraser les villages sous les bombes, recommandation est faite aux chefs de section de ne pas requérir d’appui feu aérien au premier accrochage. Sept ans pour en arriver là! A se demander combien d’années il faudra pour convaincre les populations afghanes du bien-fondé de la présence militaire américaine et de son rôle positif en faveur de la sécurité et du développement.
Cette opération annonce la mise en œuvre d’une stratégie nouvelle, mûrement réfléchie depuis douze mois (voir encadré). Pour l’appliquer, cependant, le temps et les hommes risquent de faire défaut, l’indispensable volonté politique aussi.

Protéger les populations


Toute insurrection présente ses propres défis à ceux qui la combattent. Celle d’Afghanistan est sans doute la plus exigeante à affronter. Depuis Alexandre le Grand, ce pays a été maintes fois parcouru par des envahisseurs. Toujours, ses habitants ont rejeté la domination étrangère sous quelque forme que ce soit. Mais, en même temps, cette population est apparue rétive à la moindre centralisation sociale et politique. Le pays est un amalgame sans cohérence de tribus et d’ethnies qui suppose, pour être pénétré, une culture, une intelligence, des langages, dont les soldats américains comme ceux de l’Otan ne sont pas normalement coutumiers.
Un des objectifs de la contre-insurrection est d’assurer aux populations une sécurité minimum. La conquête des «cœurs et les esprits» n’est pas la reprise d’une recette ayant apparemment réussi en Irak, c’est l’application d’une doctrine de contre guérilla dans ce qu’elle a de plus essentiel. Plus facile à dire qu’à faire! Les Afghans ne veulent pas se retrouver ennemis des talibans. Ils appréhendent le jour où les Américains les laisseront seuls sur le bord du chemin, avant que l’Etat afghan ait réussi à mettre sur pied une force suffisante de maintien de l’ordre. Or les méthodes employées par les Etats-Unis en Irak, comme l’amélioration des infrastructures ou l’offre d’un travail rémunéré, ne sont pas automatiquement les bienvenues en Afghanistan. Dans ce vaste pays rural, les premiers besoins à satisfaire ne sont pas forcément l’électricité, l’école ou un accès routier commode à la capitale mais l’eau, la sécurité, de quoi manger… Les Soviétiques avaient en leur temps multiplié les écoles, destinées à lutter contre l’obscurantisme supposé du milieu humain. Les Américains, eux, construisent des routes. Ce sont là, pour bien des Afghans, autant de procédés propres à favoriser la pénétration des influences étrangères, a priori pernicieuses.
Une des grandes erreurs commises par les Etats-Unis en Afghanistan est d’avoir multiplié les raids aériens qui se sont révélés meurtriers pour la population. Aussi la stratégie du général McChrystal consiste-t-elle d’abord à protéger les gens. L’action en cours au Helmand n’a sans doute pas tué beaucoup de talibans, au moins a-t-elle épargné les civils. Les frappes aériennes sont rarement précises. A la moindre erreur, des groupes d’insurgés s’esquivent, les populations souffrent. Regagner la confiance de ces dernières exige du temps et des efforts, à commencer par une communication avisée, non point naïve mais adaptée à des communautés humaines, qui se situent aux plans culturel et psychologique à mille lieues de celles originaires du Wisconsin ou de l’Oregon!
McChrystal va certes poursuivre les actions ciblées contre les talibans. Le nom belliqueux donné à l’opération du Helmand, «Coup de poignard»(2), en témoigne. Mais le général américain entend aussi agir sur les populations pour mieux priver les insurgés du soutien qu’elles leur apportent. Il veut mettre sur pied des programmes adaptés de développement rural dans les zones pacifiées. Il espère que les progrès enregistrés s’étendront ensuite naturellement. Cependant, isolées, légères, vulnérables, ses troupes vont devoir durer, tenir leurs positions, se garder des assauts et embuscades. Que ceux-ci surviennent, les renforts se mettront difficilement en place, pour cause d’éloignement, de routes sommaires, d’un ciel bas… Le jour où deux ou trois sections de Marines succomberont sous les coups habiles des talibans, l’émotion aux Etats-Unis sera immense. Souvenons-nous: le 23 octobre 1983, 241 soldats américains étaient tués à l’aéroport de Beyrouth. Le lendemain, le président Reagan rappelait au pays le contingent présent au Liban.
Quels que soient les changements judicieux qu’ils apportent à leur manière de faire la guerre en Afghanistan, les Etats-Unis doivent régler la question du Pakistan, à la fois refuge pour les talibans et base de leurs approvisionnements. On ignore quels moyens le général Chrystal pourra consacrer à cette mission essentielle. Un fait demeure. Les efforts américains demeureront handicapés par le manque de soldats. Même si les Etats-Unis augmentent encore leurs effectifs, ils auront du mal à atteindre les 120.000 hommes que l’Armée rouge avait déployés, en vain, sur le même terrain.
Washington va donc poursuivre sa guerre, à charge pour ses généraux de faire au mieux avec ce dont ils disposent. Pour que la situation ait une chance de s’améliorer, les Etats-Unis doivent s’engager dans un effort à long terme et ne pas espérer de résultats concrets avant au moins cinq ans, voire dix. Il n’est pas sûr que l’électorat américain laisse à ses dirigeants, aussi charismatiques soient-ils, le loisir de conduire à leur guise une autre guerre du Vietnam.


Stratégie nouvelle


Au moment où les Etats-Unis orientent leurs priorités vers la guerre en Afghanistan au détriment de l’Irak, ils doivent affronter des défis périlleux, non pas tant ceux inhérents à une contre-insurrection classique, mais ceux qui sont propres au théâtre afghan lui-même. Pour réussir, la «conquête des cœurs et des esprits», selon l’expression éprouvée en Irak, doit être combinée avec un emploi plus judicieux de la force armée.
Les principaux points de cette stratégie nouvelle sont les suivants:
- Instituer des règles d’engagement plus restrictives, user des appuis feu et de l’appui aérien avec plus de discernement, de manière à réduire les dommages collatéraux au sein des populations. Si une unité est prise sous le feu d’adversaires ayant pris position dans des habitations, cette unité devra se replier pour se mettre à l’abri plutôt que de détruire l’endroit où se sont manifestés les insurgés, aussi longtemps du moins que la vie des soldats américains ne sera pas directement menacée.
+ Définir des procédures moins contraignantes de manière à alléger l’impact négatif des opérations de sécurité quand elles comportent des fouilles, des arrestations et des interrogatoires de prisonniers.
+ Promouvoir une action culturelle auprès des militaires américains et de l’Otan pour qu’ils comprennent mieux l’importance cruciale qu’il y a à convaincre les populations du bien-fondé de leur action.
+ Répartir les troupes sur le terrain, au milieu des populations, de manière à assurer le «nettoyer, tenir, construire» («clear, hold, build») qui a fondé les efforts consentis en Irak.
+ Assécher le flot d’argent, d’armes, de combattants qui ne cesse d’irriguer l’Afghanistan à partir de l’étranger.
(cf. site de l’état-major des Armées américaines, Joint Chiefs of Staff ou jcs.mil)

 
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